lundi 12 septembre 2011

Mosaïque ouzbèke




















































































































 














J'avais imaginé un long baiser d'adieu pour notre première séparation depuis sept-mois-dix-sept jours. Nous étions arrivés bien à l'avance à Roissy, et puis de cafés en cafés, il faut courir dans les boyaux transparents de l'aéroport avant de gravir quatre à quatre l'escalator devant le regard moqueur d'un agent de la sécurité. J'embrasse mon amoureux à la va-vite. C'est peut-être mieux comme ça.

Escale bucolique à Riga, sur la piste d'atterrissage entourée de prairies, les avions sont cachés derrière des bosquets. Depuis le hublot, je guette les bonds des lapins lettons.
Arrivée à 2h du matin à Tachkent, le chauffeur du taxi m'annonce que la température grimpe à 45°. L'hôtel Raschvan est tout neuf, la climatisation ne fonctionne pas et le porte serviette me reste entre les mains.

Passage au marché noir pour changer 100 dollars en monnaie locale, le som : je sors avec d’épaisses liasses entourées d'élastiques. Un dollar c'est 2 500 soms. Impossible de glisser mes "briques de billets" dans le portefeuille. J'ai l'impression d'avoir fait un casse.

Le musée des peuples d'Ouzbékistan à Tachkent, présente de façon classique des bifaces de l'âge de pierre, des cartes des invasions d'Alexandre, des Mongols, des Turcs... Plus original, à l'étage supérieur, des vitrines recèlent les autobiographies du président Kadimov en toutes les langues et font le panégyrique de ses réalisations économiques. Si la catastrophe écologique de la mer d'Aral est réduite à portion congrue, les attentats "islamistes" des années 2000 sont complaisamment relatés avec alignement de Kalachnikovs et immenses photos des Twin Towers à New York. Une dramaturgie pédagogique.

Damien a le même rythme de visite que moi. Il s'attarde parfois plusieurs minutes devant une poterie. Je suppose qu'il rêve aussi... Visage d'apôtre, barbe brune, son accent traînant trahit une origine champenoise. Architecte dégoûté par les dessous de table des marchés publics, il a hésité à s'investir dans une ONG et puis, sceptique vis-à-vis des humanitaires, ce jeune trentenaire a fini par "opter pour sa pomme" et visiter le monde. Damien parcourt la Route de la soie à pied et en stop, de Paris à Pékin. Il en est à son huitième mois émaillés d'aventures qu'il me raconte en traversant le Parc Navoï où flânent des mariées en robe blanche synthétique. En Géorgie, Damien a failli laisser sa peau ou plutôt sa dépouille aux ours, en Iran il s'est fait voler son barda (tente, sac-a-dos, instruments de musique...). Ce voyageur qui dort dans les villages, à la belle étoile ou chez l'habitant a troqué son mp3 pour une flûte. Je partage avec lui une chorba : soupe de patates et de carottes dans laquelle flotte un morceau de bœuf.

Dans le métro de Tachkent, une armada de femmes de ménage s’active. L'une d'elles munie d'un racloir gratte les chewing-gum maculant le sol. Des policiers contrôlent le passeport de chaque étranger et un compteur permet de savoir quand est partie la dernière rame mais non quand arrivera la prochaine ! Lorsque les indications sont en cyrillique je loupe trois métros successifs en essayant de déchiffrer ma destination, alphabet en main.

Le marché de Chorsu est un poème à ciel ouvert : pyramides de minuscules pommes rouges qui s'avalent en un "croc", miel de fleur de coton, safran, riz, yaourt et galettes de pain doré que vendent des femmes l'oreille scotchée au portable. Certaines ont aligné des verres pyrex de différentes tailles remplis de jus de mûres, on en siffle un taille XXL avant de déjeuner d'une cuisse de poulet et d'un thé vert au milieu du brouhaha.

A l'opposé de Chorsu, les rues de Tachkent filent droit jusqu'à la statue démesurée de Timur ou à un bâtiment figé dans sa grandiloquence. Heureusement, les platanes, les parcs et les fontaines viennent humaniser la pompe de cette ville. Je trempe les pieds dans un bassin en imitant les jeunes Ouzbeks avant de prendre l'avion pour Ourgentch.

La gérante de l'unique hôtel d'Ourgentch affiche la même austérité revêche que la façade de son établissement. Je rajoute quelques dollars pour la convaincre d'ouvrir une chambre, j'ai l'impression de la déranger. Pas d'eau chaude, pas de PQ., pas de serviette et pas de restauration. Je dînerai d'une pomme offerte par une marchande de Chorsu.

Je n'en reviens pas d'être arrivée si vite ce matin au lieu de départ des taxis collectifs. En Ouzbékistan, ancienne République de l'Union soviétique, personne ne comprend pourquoi on ne parle pas russe. Mais en mélangeant quelques rudiments de turc et la langue universelle des mains j'ai gagné promptement le stade où les taxis Daewoo attendent leur cargaison de voyageurs. Il fait 45°, les yeux piquent, le chauffeur est accroupi au pied d'un lampadaire pour profiter de quelques cm2 d'ombre. Ici, les parapluies servent à se protéger du soleil. J'attends suante et sereine. J'avais besoin de ce voyage pour permettre à mon esprit de divaguer au gré des temps morts qui me rendent tellement vivante : la pensée respire enfin, libre face au temps infini comme devant un océan. C'est ce que certains appellent l'ennui.

Après deux heures d'attente, nous serons cinq à partir. Sur la nationale, le taxi roule à 110 km/h en slalomant entre les nids de poule. L'air brûlant s'engouffre par les quatre fenêtres ouvertes. Au début ça enivre, puis une torpeur s'abat sur les passagers, même le chauffeur devant moi dodeline de la tête. Soudain, le taxi s'arrête, les passagers offrent un billet ou deux au conducteur qui les dépose dans une urne posée près du tronc d’un arbre. Chacun passe les deux mains sur son visage dans un geste de prière. A mi-chemin, des minous pénètrent dans l'habitacle. Le coton est la principale production du pays, second ou troisième exportateur du monde selon les années. Mais cet or blanc a épuisé le sol et détourné le cours des fleuves aux noms mythique l'Amou Darya et le Syr Darya.

Dans la pension Jipek Joli de Noukous, un groupe de Slovènes occupe toutes les chambres, me reléguant dans la yourte de la cour. Noukous est une petite ville située en Karakalpakie, une République autonome dont le nom improbable pourrait servir de titre à un album de Tintin. Le joyau de la ville est serti dans un vilain écrin, un immense bâtiment gris posé sur une dalle de béton. Comme dans les contes, il suffit de pousser une porte pour découvrir le trésor. Des centaines d'œuvres de l'avant-garde russe y ont été collectionnées par Igor Stavisky. Les artistes maudits par le régime d'alors s'appelaient Falk, Bogdanov, Grigoriev, Lyssenko.... Dans une vitrine au dernier étage quelques articles jaunis de la presse internationale font l'éloge de ce musée karakalpak parmi lesquels un reportage signé par François d'Alençon et Bruno Hadji. En terre inconnue, après deux jours de solitude, leurs noms familiers ressemblent à une accolade amicale. Je les ai rencontrés séparément il y a si longtemps sans savoir qu'ils avaient travaillé ensemble... en Ouzbékistan. Le premier, journaliste ressemble à Montgomery Clift, le second, cheveux en broussailles, râblais, ténébreux, est photographe. Deux hommes bourrus comme des ours, piquant comme des épineux. Les approcher c'était prendre le risque de se piquer à leurs épines mais aussi toucher leur sensibilité aiguë, chacun dans leur domaine. J'ai croisé brièvement leur chemin et pourtant ces deux voyageurs m'ont impressionnée durablement: François ex-rédacteur en chef en m'incitant à écrire mes premiers articles, l'ami Bruno en m’encourageant à écrire-tout-court. C'est à cause de tout cela qu'en cette fin de journée, dans la pénombre du musée Stavisky, je reste pensive.

Il faut cinq heures en bus pour rejoindre Moynak depuis Noukous. La ville est balayée par le vent, les portes des maisons de pêcheurs ont conservé la couleur azur de la mer disparue. Ici, la mer d'Aral s'est évaporée laissant une étendue blonde et blanche, de sable et de sel. Ici, 10000 personnes vivaient des richesses de l’un des plus grands lacs intérieurs du monde : 66 km2 en 1960, 12 km2 en 2011. Ici, naviguaient 500 bateaux dont ne restent qu'une dizaine de cadavres rouillés, éternellement échoués. On prétend que si tous les scientifiques s'étant succédés au chevet de cette mer malade avaient pissé un coup, celle-ci aurait retrouvé son niveau initial. L'immense hôtel Oybek, l'un des fleurons de cette ville portuaire, tombe aujourd'hui en ruines. En l'absence de sanitaires, je prends ma douche dans une cabine rouillée au fond d'un jardin en jachère. Même la galette du petit déjeuner a un goût de ranci. La nuit tombée, j’erre autour du cimetière de navires, bientôt hélée par trois hommes complètement ivres. A Moynak des enfants m'ont jeté des pierres.

La douceur de Khiva vient à point après l'âpreté de la Karakalpakie. Quatre mille personnes habitent encore les 28 hectares à l'intérieur de la forteresse évitant à cette cité le qualificatif infamant de ville-musée. Je la visite en compagnie d'Akbar, un Ouzbek de trente ans, qui parle couramment le russe, l'italien, le français et l'anglais. Il y a trois ans, sa mère lui a trouvé une épouse. En Ouzbékistan, le mariage mobilise. On y invite souvent un minimum de cinq cents personnes et le "drap taché" est toujours exhibé une fois le devoir conjugal consommé.
A Khiva, je rencontre Samir, un Allemand palestinien marié à une Thaïlandaise. Sa femme repartie en Thaïlande pour l'été, il voyage accompagné de son gamin Youssef âgé de neuf ans. Nous sommes tous les trois conviés à partager un plov par une famille de la vieille ville. Alors que nous piochons dans la montagne de riz bien gras, notre hôte ouzbek nous raconte ses deux années passées à Berlin-Est au sein de l'armée soviétique. Il semble regretter l'occupation des Russes, époque où les besoins fondamentaux étaient comblés. Aujourd'hui, les fabriques ont fermé, il faut payer l'hôpital et l'école... C'est le coût d'une liberté promise et à venir, inch allah.

A Boukhara, je me réfugie au Hammam. Trop de miroitements cobalt et turquoise papillonnent dans ma tête suite aux visites matinales des mosquées et medersas. J’ai besoin d’entrer à nouveau dans la vraie vie, de rencontrer des Ouzbeks hors du circuit touristique. Le hammam est vieux de cinq cents ans : larges dalles noires au sol, briques au mur. A l’accueil, une matrone rousse ouvre un casier grâce à une clé en bois qu’elle extirpe de son corsage. Une autre femme brune, aux cheveux gras tirée en queue de cheval, m'entraîne dans un dédale de pièces voûtées. Pas de wc, on pisse à même une canalisation. Ferouziah me pousse comme du bétail dans la pièce la plus chaude. Nous discutons en arabe qu’elle maîtrise parfaitement puisque non seulement son arrière grand-père était originaire de La Mecque mais elle a tenu pendant neuf ans un restaurant à Dubaï. C’est à contrecœur qu’elle est revenue s’enterrer à Boukhara pour se rapprocher de ses enfants. Dans le hammam, Ferouziah houspille les jeunes et les vieilles comme un chien de berger ses brebis. Allongée sur la pierre centrale dans l’indifférence générale, j’observe le corps de ces femmes nues, très laides ou très belles. L’une d’elle avec ses cheveux noirs épais qui lui balaient les reins ressemble à une odalisque peinte par Ingres. Elle seule tient tête à Ferouziah. Après une friction énergique, on me couvre d’une mixture mêlant sept ingrédients dont du gingembre, de l’œuf, de l’huile censée être excellente pour les os, enfin si j’ai bien compris la fille de Ferouziah qui parle un anglais approximatif. Dans la salle de repos, un murmure, une mélopée : une femme est étendue sur le sol, tandis que deux autres plus âgées assises de part et d’autre de son corps la tapotent, croisent leur main, les décroisent, en formulant des prières. La cérémonie dure quelques minutes. Elle est dédiée à sa fécondité. A moi, on ne prodigue qu’un « simple » massage.

Vénus est une belle cinquantenaire ouzbèke d’origine ukrainienne que le sourire rajeunit de dix ans. Elle m’aborde en anglais en face de la statue de Nasrettin Hodja à Boukhara. On cause puis on se sépare avec la satisfaction des matins inaugurés par une rencontre impromptue. Le soir, alors que je m’apprête à entamer une brochette dans un restaurant de Lyaby Haus, Vénus accompagnée d’un homme à casquette s’installe en face de moi avec des airs de conspirateurs. « Je t’ai cherché dans tous les hôtels du centre, explique la femme. Voilà, nous possédons un gobelet qui a appartenu à Napoléon. » Assurée qu’il s’agit bien de notre Bonaparte, j’ai du mal à dissimuler un sourire ironique. Imperturbable Vénus poursuit : « Tu sais, j’ai l’objet dans mon sac, je peux te le montrer. On voudrait que tu le fasses expertiser sur photo dans ton pays à ton retour». Cette fameuse timbale, son homme l’a achetée en Russie à un ami endetté. Le couple a ensuite trouvé deux acquéreurs prêts à leur acheter la relique 10 000 dollars, somme qui en Ouzbekistan assure deux ans de salaire ! Mais non, Vénus veut davantage et la raison de cette gourmandise pécuniaire vaut son pesant d’or : « Mon mari a une maladie de peau et il a vu dans une émission télévisée qu’au Cambodge on pouvait en guérir en mangeant le cœur d’un serpent ». Je m’efforce de retenir un fou rire pour ne pas anéantir ce fol espoir de guérison miraculeuse fondée sur le reptile cambodgien. Comme dans la fable de Pérette et son pot à lait, mes deux Ouzbeks ont d’autres projets lié à la vente de la précieuse et historique timbale. Ils veulent réaliser un film pour raconter leur histoire d’amour. Mariés depuis cinq ans, ils se sont pourtant connus dès l’adolescence. L’homme à la casquette habitait alors le même village que Vénus, aux alentour de Boukhara. Timide, il se promit de lui proposer le mariage au retour du service militaire, malheureusement, la belle était mariée. L’amoureux dépité s’exila près de Moscou, se maria à son tour sans oublier sa bienaimée ouzbèke. Il attribue même sa maladie de peau à son état affectif de l’époque et aux scènes que lui faisait son épouse russe. Au bout de vingt ans, il rentre en Ouzbekistan, finit par croiser à nouveau la route de Vénus. Un mois après, les tourtereaux étaient tous deux divorcés, remariés, n’eurent pas d’enfants mais semblent très heureux. Ils le seraient davantage si un musée s’entichait de leur timbale napoléonienne.

Pour pénétrer dans la station balnéaire du lac Tudakul, il faut confier son passeport à deux officiers de l’armée, parlementer, expliquer pourquoi on aimerait se baigner dans ce lac azur alors que la température flirt avec les 50° mais une fois le sésame obtenue, chaque brasse sur fond de rap russe est bonheur.

Ce matin-là je quitte Boukahra pour Navoï puis Natura. L’ombre des nuages coure sur les sommet pelés. J’ai payé une fortune locale pour rejoindre un village de montagne où dit-on il est possible de dormir chez l’habitant. Nous traversons des hameaux silencieux aux maisons de terres cachées derrière des roses trémières. Les pommiers ploient sous le poids de leurs fruits, d’autres sont parés de foulards rouge, jaune, bleu, vert porteurs de tous les vœux de villageois. La plupart des habitants ont abandonné la vallée pour s’exiler au Kazakhstan pourvoyeur d’emplois.

Dans la famille qui me reçoit, il y a le grand-père, la mère, le père, la belle-sœur qui s’occupe du pain dans le tandour local et une tripotée d’enfants. L’un des fils baragouine l’anglais et m’explique qu’il faut attendre septembre pour qu’il reçoive un permis d’héberger des étrangers. J’apprends ainsi que je suis dans l’illégalité et risque mille dollars d’amende à la frontière. Nazrula m’indique des itinéraires de randonnées. L’une d’elle reprend la route qu’il suivait pour aller à l’école, 10 kilomètres aller-retour, été comme hiver. On se couche tôt à Shiringül, à 21h, les feux s’éteignent. On se lève tôt aussi sauf moi qui paresse dans cette chambre tapissée de tentures rouge carmin du sol au mur. Silencieuse, la mère de Nazrula dépose le petit déjeuner sur le tapchan à l’ombre de la vigne. Elle s’enhardit, montre son alliance et m’interroge. Moi aussi je suis mariée enfin pas vraiment mais si quand même un peu, beaucoup, passionnément à la folie, parce que sinon vous allez me prendre pour une moins que rien, ai-je envie de lui confier. Je me contente de sourire mais mon sourire est amoureux alors entre femme on se comprend.

Seule, je remonte à pied la rivière qui serpente entre les noyers de Shiringül jusqu’à un col. Enivrée par le vent, je continue le chemin sans prendre de repère. J’ai oublié tout espace temps, seul reste le présent, ici et maintenant, un pas devant l’autre, un virage puis le suivant. Ni berger, ni chien. Quelques mouflons au loin. J’abandonne sur ces crêtes éventées les lambeaux d'une vieille douleur. Sur les hauteurs de la vallée de Nuratau, je me suis enfin retrouvée.